Assemblée Générale 2016

 

 

   LES CONSÉQUENCES DU CHANGEMENT CLIMATIQUE DANS LES VIGNOBLES DE BOURGOGNE (Jean-Pierre Chabin, université de Bourgogne) Juin 2016

 Problématique : la vigne est un excellent révélateur du climat  et de son évolution[1]. C’est une plante « mondialisée » et qu’on laisse plus que d’autres plantes cultivées arriver à maturité  selon les conditions climatiques. Ainsi, on peut développer des recherches sur l’impact actuel du réchauffement climatique (RC) en viticulture dans différents vignobles et  appliquer les résultats de modèles de prévision de l’évolution du climat en viticulture pour des échéances moyennes de l’ordre du milieu du siècle.

Cela dit, il s’établit un système interactif entre la vigne et le climat. En ce sens, si la vigne est un révélateur du RC et du CC, les modes de culture ne sont pas  neutres : ils peuvent contribuer à  aggraver ou à réduire les effets du CC selon les choix économiques et techniques.

 

I – LES DONNÉES INITIALES

   1) Le vignoble bourguignon, localisé sur la figure 3B, souffre de deux handicaps du fait de sa situation latitudinale assez peu éloignée de la limite de la culture viable (10°C. en moyenne annuelle). La maturation des raisins est souvent problématique et la variabilité du climat donne des millésimes très différents. Difficultés compensées par un atout majeur :  la possibilité de produire un vin de qualité supérieure grâce à l’équilibre sucres/acides et à l’élaboration des arômes, tanins, couleur favorisés par un climat, en général, sans excès majeurs lors de la maturation.

    2) Le climat se réchauffe et change

      -) Le réchauffement de la température de l’air au-dessus du sol, amorcé au milieu du XIXème siècle, est un fait mondial. La hausse de la température est de +0,8°C. au cours du XXème siècle et de +1°C. de 1900 à 2015. Mais le RC diffère selon les régions. Il est plus important en Europe de l’ouest, comme en France, où il est le double de la valeur mondiale (+2°C entre 1900 et 2015).

      -) Selon la figure 1A, la Bourgogne enregistre cette même valeur ainsi qu’un rythme d’évolution identique. Pour la période 1961-2011, la hausse de la température moyenne annuelle est un peu supérieure à 1°C. entre les années encore « fraîches » (1961-1987) et les années « chaudes » (1988-2011). Notons que les conditions de culture lors de la série « fraîche » étaient tout juste au-dessus de la limite des 10°C, (barre en tiretés horizontaux noirs sur la figure 1A). Les deux sites viticoles de Beaune et La Rochepot, pour la série 1973-2008, enregistrent cette même évolution marquée par la rupture et le réchauffement de la fin des années 1980.  

    -) La figure 1B précise les évolutions sur le plan spatial en Bourgogne. 

1B spatialise les températures minimales et maximales annuelles des  deux séries en différenciant l’information selon deux critères : les températures moyennes en 1Ba, b, c et d (soit en valeurs absolues) et les différences entre les deux séries en 1Be et f (soit en valeur relative).   

   Premier constat, le réchauffement est systématique : comparée à la série ancienne, la série récente (1988-2011) se caractérise par un réchauffement dans tous les espaces, sur les températures minimales comme les maximales et en toutes saisons.

  Dans l’espace, l’effet-latitude intervient au bénéfice du sud, mais il n’est pas aussi univoque  qu’on aurait pu le penser. Outre le fait que c’est l’ensemble du flanc est de la région qui se réchauffe beaucoup, on constate que les régions élevées (axe du seuil de Bourgogne) subissent, dans les maximales, au printemps et en été, des hausses de température importantes en comparaison des autres régions.

Enfin, l’effet saisonnier (non cartographié ici), faible en automne et, dans une moindre mesure en hiver,  est fort en été et encore plus puissant au printemps.

 

II - L’IMPACT CONTEMPORAIN SUR LES VIGNOBLES

1) La vigne a réagi de façon immédiate à cette tendance au réchauffement.

En effet, malgré l’influence des techniques culturales ou des logiques commerciales qui peuvent « parasiter » les réponses du végétal, la part du CC se révèle essentielle. La plante produit plus et plus vite pour deux raisons : chaleur et ensoleillement augmentent l’activité photosynthétique et, en même temps, la « fumure carbonée » liée à l’excès de gaz carbonique dans l’air agit comme un dopant supplémentaire. Ce nouveau rythme phénologique se traduit, notamment, par l’évolution des dates de début de vendanges (cf. figure 2A). L’avancée des dates de vendanges à Beaune est nette (10 à 15 jours en moyenne) et clairement effective à partir de la fin des années 1980. La rupture entre les dates tardives (années 1950 jusqu’au début des années 1980) et les dates précoces des années 1990 et 2000 signe, sans équivoque, l’effet majeur du RC.

2) Effets positifs… et premières alertes  

   -) La dynamique qualitative : le RC favorise actuellement les belles récoltes, donc les bons  millésimes, liés au « beau temps » chaud et sec en général en été. Les vignobles de la Côte de Beaune et, encore plus, ceux des Hautes-Côtes profitent de cette dynamique.

   -) Mais le RC induit des effets pervers annonciateurs de problèmes futurs.

L’augmentation naturelle du rendement risque de remettre en cause le « produire peu pour produire bon ». De plus, les caractères traditionnels des vins de Bourgogne, gages de leur qualité supérieure et de leur finesse, peuvent être remis en cause : les raisins sont plus sucrés, ce qui modifie l’équilibre sucres-acides, la synthèse des arômes est contrariée. Enfin, le climat chaud favorise l’oxydation rapide du Chardonnay, réduisant son potentiel de longue garde. En somme, une viticulture aux caractères  plus méridionaux mais qui voit la typicité traditionnelle des vins évoluer.

3) Les différences spatiales

    Les effets du CC varient selon les vignobles, favorisant les sites frais et humides situés au bord des cours d’eau et non orientés au sud.  Dans le Beaunois (figure 2B)[2], c’est la différence d’altitude qui joue au profit des Hautes-Côtes. Le RC s’y traduit par une « remontée » des températures de 200 mètres en trente ans qui favorise les bons millésimes dans des vignobles pénalisés autrefois par l’altitude. Mais, plus bas, tout se passe comme si les vignobles de la Côte murissaient plus au sud ! Si la température augmente beaucoup, on y court le risque d’une remise en cause des cépages traditionnels et des appellations..

  L’exemple du Beaunois (figure 2B) tend à valider une règle de l’évolution des biomes selon la température : une augmentation de 1°C. de la moyenne annuelle de la température sur une assez longue période provoque un « déplacement » des conditions de maturation du végétal de 200 mètres en altitude et de 200 kilomètres en latitude. Cette loi préfigure ( ?) le risque de remplacement du Pinot noir, notamment par des cépages plus méridionaux.     

 

III – LES DÉFIS DU FUTUR

1) La méthode : le modèle prédictif associé au Pinot noir

    Le Centre de recherches de climatologie de l’université de Bourgogne[3]  propose  une reconstitution d’un climat possible / probable (?) vers 2035 fondée sur le couple climat-Pinot noir : l’évolution climatique est envisagée selon une augmentation des rejets de gaz carbonique (un des scénarios  pessimistes des experts du climat)  et le modèle de prévision s’appuie sur le Pinot noir. Nous savons qu’il existe une relation étroite entre la température et l’évolution des phases phénologiques du Pinot noir (cf. figure 2). Ce qui permet une prévision de l’évolution de deux dates-clés du cycle végétatif : floraison et véraison. Mais, comme toute évaluation fondée sur des modèles prédictifs, il faut la considérer comme seulement probabiliste et ne constituant qu’un des futurs possibles du climat et du végétal.

2) Résultats : le CC se poursuit et les risques pour le vignoble (Pinot noir) sont aggravés

   -) Certitudes et incertitudes sur le « futur climat » bourguignon

Dans le scénario choisi (qui est pessimiste), le RC se poursuit de façon très importante (cf. figure 3A). La température moyenne en Bourgogne augmenterait de 2,8°C. en soixante ans (1975/2035). Mais cette augmentation serait différenciée dans l’espace selon un gradient nord-ouest/sud-est qui reprend le schéma spatial 1B. Le sud-est de la région et particulièrement le Mâconnais seraient les plus touchés. Sur le plan saisonnier, les étés  seraient nettement plus chauds et plus secs. L’hiver se réchaufferait également mais dans une moindre mesure. Et, si l’on est assuré d’une réduction générale des précipitations,  le modèle laisse subsister des incertitudes sur leur répartition spatiale et temporelle.  

   -) Les risques aggravés pour le Pinot noir

Le modèle « prédit » l’évolution suivante des conditions de la période végétative dans les années 2030 par rapport aux années 1970 : réduction de la durée de la saison végétative,  avancée de la véraison de 8 à 12 jours,  augmentation importante de la  fréquence des fortes chaleurs (jours au cours desquels les maximales dépassent 30°C.) sur le grand axe viticole oriental et sud-oriental de la Bourgogne en Côte-d’Or et Saône-et-Loire (cf. figure 3B). Leur fréquence y augmenterait de plus de 50%. Il pourrait en  résulter deux conséquences majeures liées à une maturation trop rapide sous climat trop chaud et trop sec : des « modifications drastiques des caractères organoleptiques du Pinot noir » et un « déplacement des zones viticoles les meilleures  en latitude et en altitude » selon Xu et al.  

 

CONCLUSION

Le futur, à échéance du milieu du siècle, serait  une remise en cause des cépages, de la typicité, des appellations et des lieux de production traditionnels. Ceci avec des différences régionales, puisque les vignobles de Pouilly dans la Nièvre et de Chablis dans l’Yonne semblent devoir être moins impactés par le CC que ceux de Côte-d’Or et de Saône-et-Loire.

  Mais il faut insister également sur le fait que le vignoble de climats propre à la Bourgogne  est plus exposé que d’autres en raison de ses caractères spécifiques : le vin doit son nom et sa typicité à un lieu précis, à une année précise et à deux cépages « nobles » (Pinot noir et Chardonnay). On ne peut donc, pour résoudre les problèmes, ni déplacer les lieux de production, ni changer de plante, ni grouper plusieurs parcelles ou années en assemblages. Sinon, on abandonne ce type de vignoble unique au monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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[1] Le réchauffement climatique (RC) s’explique par l’augmentation contemporaine de la température de l’air à la surface de la Terre en raison, principalement, des rejets de gaz à effet de serre. C’est le moteur du système. Le changement climatique (CC) désigne les modifications des autres composantes du climat dues au réchauffement de la température (précipitations, pression atmosphérique, circulation  et vitesse des vents...). Par commodité, CC désigne l’ensemble de l’évolution climatique.

 

[2] Sur cette figure, chaque point représente une année : sur l’axe des ordonnées, sa position s’établit selon la date du début de la vendange et sur l’axe des abscisses, selon la température moyenne d’avril à septembre. 

[3] Yiwen Xu, Thierry Castel, Yves Richard, Cédric Cuccia & Benjamin Bois “Burgundy regional climate change and its potential impact on grapevines” Clim Dyn (2012) 39:1613–1626.